La parole contre le destin et la violence
« Riche de nos 3 années de recherche sur les processus participatifs, j’ai souhaité intégrer à ce mode de création riche d’apports culturels et intellectuels, la langue poétique et l’imaginaire de Danis.

Il s’agit de lutter contre un sens du mot revivre :
répétition de nos souffrances,
et de tendre vers l’autre :
le renouvellement.
Frédéric Worms,
La sagesse consiste à affronter l’épreuve,
Psychologies Magazine, août 2012

Ce qui me touche particulièrement chez lui est son écriture narrative, proche du conte, voire du fantastique. Il me permet aussi de poursuivre, dans le prolongement du Chant du Dire-Dire, un questionnement sur le rôle de la parole et l’opportunité qu’elle offre à l’individu dans la construction et l’affirmation de soi.

Le passé est notre identité morte ;
l’avenir est notre identité essentielle et vitale.
Maurice Maeterlinck,
Les annales de la fondation, 1978
Kiwi

Kiwi est pour moi une héroïne de la résilience dont les outils sont le sublime et la parole. Elle dépasse son destin d'orpheline, en transcendant les obstacles. Or il ne s'agit pas d'un déni de sa part mais bien d'un combat minutieux et quotidien pour réenchanter son monde et aller de l'avant.

Elle porte en elle ce que le théâtre peut être : une expérience sensible du sublime et de l'émerveillement qui, par la parole incarnée, réveille notre imaginaire, ouvre le champ des possibles et nous aide à agir.

Le chœur et la communauté

Si la pièce est clairement écrite pour deux personnages, ils ne sont pas seuls dans leur narration. La communauté avec laquelle ils ont vécu demeure avec eux comme une mémoire vivante, un soutien. D’ailleurs une grande partie de l’histoire se déroule en son sein. Je souhaite la rendre palpable.

Je déploie ainsi ce projet dans une forme la plus chorale possible en invitant un groupe de participants, issu des territoires des lieux où nous jouons, à venir s’exprimer et créer avec nous autour de Kiwi et de la question du déterminisme.

Ce groupe de participants, fort de la cohésion issue du travail participatif, incarnera la communauté de la fable tout en participant à la relation de reconnaissance qui se tissera avec les spectateurs.

Prélude au Destin


Afin de donner vie, au plateau, à cette communauté d’enfants, j’introduis la pièce par une performance. Elle est conçue comme un temps d'accueil accompagnant le spectateur dans une transition vers la représentation. Les témoignages, les paroles et les écrits des participants lors des laboratoires de création deviennent, après découpage et montage, une expression chorale, parlée et dansée, autour d’une création sonore dont ils sont également les sources.

Enfin, lors de la représentation de Kiwi, cette communauté accompagne nos deux narrateurs sur le chemin de la résilience.
Un travail plastique du plateau au service du sublime et de la poésie

La matérialisation de cette communauté fait apparaître une contradiction.
Comment figurer ces jeunes alors qu’ils ne sont que des traces, des souvenirs ?

Les démarches d'Yves Klein et Arman vont guider le travail plastique réalisé sur la scénographie et les costumes.

La scène du massacre de la communauté est primordiale aux yeux de Kiwi. Cette scène l'a projetée dans un état de sidération dont le souffle du choc a gravé en sa mémoire, une image dont elle ne peut se défaire.

Quelles traces physiques pourrait laisser un souvenir ?

Le travail d'Arman ouvre des pistes quant aux traces laissées par un objet dévasté par la combustion. Pour les costumes et la communauté j'en appelle à Klein et son exploration des traces laissées par la bombe sur les murs à Hiroshima, travail qui donna naissance à la série Anthropométrie.

Quelle forme pourrait prendre une anthropométrie de la communauté de Kiwi ?
Quelles traces laissées au plateau, permettant au chœur de venir puis de s’effacer sans disparaître complètement ?

Un tulle d’anthropométrie. Ce travail, je l'envisage avec l'aide d'Alexandre Borgane, le graphiste et illustrateur de la compagnie. L'objectif sera d'interpréter sur ce tulle la scène du massacre, reprise en ouverture du prologue.

Par sa narration, Kiwi met à distance son histoire pour entrer en résilience. Il y a aussi cette mystérieuse langue bleue cachée au fond de la tête de Kiwi. La scénographie emprunte alors le concept du monochrome bleu Klein, bleu outremer, intense, vibrant et lumineux, pour les appliquer au plateau. Les costumes seront réalisés dans cette même esthétique. Ils seront tous différents, à l'image de la pluralité des caractères des participants, et tous identique, en bleu Klein.

Kiwi pose aussi un regard poétique sur ses souvenirs, son héros et son environnement constitué d’éléments hétéroclites, de récupération. J'ai choisi d'apporter à cet espace la poésie et la douceur du regard de Kiwi en l'habillant d'équipements ludiques pour enfants, parfois accumulés.

Et enfin, la narration autofictionnelle est un temps de l'intime. Kiwi et Litchi nous racontent leurs souvenirs. Comme dans un songe, l'espace de la parole se drape de pénombre dans un jeu de clair-obscur : un filtre doux, agréable et tendre qui permet d'en interroger la réalité. Jusqu'à un certain point, nous laisserons au spectateur l'appréciation de la véracité du récit de Kiwi. »

Luc Dezel